Mission impossible

2017-12-11

Voilà. Les étudiants de dernière année viennent de soumettre leurs demandes de jumelage à un programme de résidence pour cette année. Ils ont entrepris la tâche titanesque d’essayer de déterminer, parmi les 30 possibilités[i] qui s’offrent à eux, le type de médecin qu’ils veulent devenir. Les choix proposés sont la médecine familiale et 29 autres spécialités. Oui, vous avez bien lu, 29!!!Je n’arrive même pas à imaginer ce qu’éprouve un étudiant en première année de médecine qui se félicite de s’être rendu là après des années de travail, en apprenant qu’il peut envisager 30 options différentes. Comment sait-il même ce que sont certaines de ces spécialités? À moins que le sujet n’ait été traité dans une des séries télé de type Urgences, c’est tout à fait impossible.Dans mon temps, (et là direz-vous, la voilà repartie…), l’internat rotatoire nous donnait beaucoup plus de temps pour réfléchir à ce que nous voulions faire « quand nous serions grands ». Nous avions davantage d’occasions d’être exposés à diverses disciplines et de trouver des modèles dont nous pourrions nous inspirer. Car admettons-le : les modèles sont un facteur crucial dans la prise de décisions.

Ne vous méprenez pas, il n’est pas question de revenir à l’internat rotatoire. Les gouvernements provinciaux qui financent la formation postdoctorale ont été plus que clairs là-dessus. La façon dont nous structurons la résidence ne doit pas rallonger la durée de la formation. C’est tout à fait compréhensible compte tenu des contraintes financières qui pèsent sur notre gouvernement. Cela signifie cependant que nous demandons aux étudiants de prendre des décisions beaucoup plus tôt que dans le passé.

L’autre aspect auquel nous n’avions jamais pensé, c’est que nous pourrions nous retrouver avec des spécialistes sous-employés, voire sans emploi. Il ne faut pas négliger la question des effectifs car les médecins résidents doivent penser aux possibilités d’emploi lorsqu’ils envisagent une spécialité et le lieu de pratique. Comment un étudiant en médecine peut-il savoir à quoi s’attendre potentiellement de 7 à 9 ans avant d’avoir complété sa résidence?

Examinons-maintenant la situation du point de vue de l’éducation. Les facultés de médecine ont un mandat très clair sur le plan de la responsabilité sociale et selon les normes d’agrément, elles doivent former des diplômés qui possèdent les compétences nécessaires pour intégrer n’importe quel programme de résidence. On fait parfois référence à la notion de médecin polyvalent.

Comment une faculté de médecine peut-elle offrir aux étudiants un degré d’exposition suffisant à 30 différentes spécialités pour les aider à prendre une décision éclairée? L’externat ne dure pas assez longtemps. Conformément à leur mandat, les facultés de médecine axent les principales activités d’externat sur des secteurs généraux ou des spécialités généralistes. Cela inclut la médecine familiale, la médecine interne, la pédiatrie, la chirurgie générale, l’obstétrique et la gynécologie, la psychiatrie, la médecine d’urgence, l’anesthésiologie et souvent, de manière plus longitudinale, l’ophtalmologie, l’ORL, l’imagerie et la médecine de laboratoire. 

Dans la plupart des facultés, il faut compter une année complète. Dans le cas des facultés offrant un programme de quatre ans, on consacre plusieurs semaines aux stages optionnels, pour permettre aux étudiants d’être exposés à une diversité de disciplines et de parfaire leurs connaissances. Cependant et de plus en plus, les étudiants qui envisagent de faire carrière dans une spécialité perçue comme concurrentielle finissent par consacrer la quasi-totalité de leur année à des stages optionnels uniquement dans cette spécialité. Cela va complètement à l’encontre de l’objectif initial des stages optionnels et de la phase finale des études médicales.

Comment en sommes-nous arrivés là? Comment avons-nous pu placer nos étudiants devant cette tâche impossible? Lorsqu’on examine les 30 choix offerts aux étudiants à l’heure actuelle, on ne peut déterminer avec précision comment nous nous sommes rendus là. Pourquoi plusieurs spécialités chirurgicales et de laboratoire sont-elles considérées comme des voies d’accès alors que ce n’est pas le cas de la médecine interne, de la pédiatrie et de la psychiatrie?

Un récent sondage mené auprès des étudiants a permis de déterminer que plus de 70 % d’entre eux estimaient ne pas avoir été exposés à toutes les voies d’accès et qu’ils sont très préoccupés quant à leur capacité à être jumelés dans la spécialité de leur choix. Dans notre contexte actuel de souplesse réduite quant au nombre moindre de postes de résidence et aux défis que présentent les transferts durant la résidence, ne devrait-on pas permettre aux étudiants d’avoir moins de choix à faire initialement, puis leur offrir la possibilité de cibler davantage leur formation durant la résidence?

En ce qui me concerne, il s’agit d’une mission impossible.

Geneviève Moineau, MD, FRCPC

[i] Voici les voies d’accès actuelles : pathologie anatomique, anesthésiologie, chirurgie cardiaque, dermatologie, radiologie diagnostique, médecine d’urgence, médecine familiale, chirurgie générale, pathologie générale, pathologie hématologique, médecine interne, génétique médicale et génomique, microbiologie médicale, neurologie, neurologie – pédiatrique, neuropathologie, neurochirurgie, médecine nucléaire, obstétrique et gynécologie, ophtalmologie, chirurgie orthopédique, oto-rhino-laryngologie – Chirurgie cervico-faciale, pédiatrie, médecine physique et réadaptation, chirurgie plastique, psychiatrie, santé publique et médecine préventive, radio-oncologie, urologie, chirurgie vasculaire